L’Afghanistan à la croisée des chemins

28.03.2025 - Éditorial

Une situation intérieure en évolution rapide

 Rien n’est moins monolithique que le mouvement taliban, réunion d’éléments idéologiquement très disparates. La situation est restée marquée depuis août 2021 par une confrontation de plus en plus éruptive entre les Mollahs de Kandahar, qui exercent le pouvoir suprême autour du « Commandeur des croyants, » et leurs ministres à Kaboul. La plupart de ces derniers, beaucoup plus pragmatiques, souhaiteraient en particulier que la condition féminine cesse de faire les frais du raidissement des Mollahs de Kandahar qui, face à l’ostracisme dont ils estiment être injustement victimes de la part de la communauté internationale, ne savent réagir que par des provocations sans cesse plus radicales à l’encontre des femmes afghanes.

Alors que ces divisions pouvaient faire craindre un règlement sanglant entre factions, il semble qu’un accommodement se dessine actuellement, laissant espérer un assouplissement de règles sociétales qui enferment actuellement le pays dans un cercle vicieux.

La situation économique est difficile, bien que moins tragique que celle qu’on pouvait observer sur le terrain il y a 25 ans. Dans le contexte du gel, par l’administration américaine,  de 10 milliards de dollars d’avoirs afghans, les principales recettes sont celles des douanes, en progrès constant depuis 2021, mais cela ne suffit pas à juguler la misère et le pays a donc un besoin absolu d’investissements étrangers.

Le retour du « Grand Jeu », convoitises et rivalités entre les Brics

 À l’écart de la mondialisation, en raison de guerres qui durant presque un demi-siècle ont interdit toute exploitation de ses ressources considérables, l’Afghanistan fait désormais l’objet d’un intérêt manifeste de la Russie et de la Chine, ou encore de l’Inde, la Turquie, et l’Iran, sans compter ses grands voisins d’Asie centrale. Ces derniers lorgnent les bénéfices de la paix enfin retrouvée et plus encore, sous le slogan de la « connectivité », un moyen pour certains d’entre eux de poser des jalons vers l’Asie du Sud et donc de s’émanciper de Moscou.

L’aéroport de Kaboul voit débarquer chaque jour de nombreuses délégations étrangères en prospection et les chiffres sont éloquents : alors que le Pakistan, durant le premier règne des Talibans (1996-2001) était quasiment l’unique partenaire commercial du pays, le commerce avec ce pays a chuté de deux tiers, alors que le commerce avec l’Iran, qui vient de signer avec Kaboul un accord pour 1,5 milliard de dollars d’investissements et lui fournit des produits pétroliers à bas coût depuis 2022, dépasse désormais nettement les échanges entre l’Afghanistan et son ancien tuteur Pakistanais.

La Chine et la Russie, très présentes, tentent par tous les moyens de s’emparer de ce nouvel Eldorado, mais les Talibans ne sont pas enthousiastes à l’idée de céder la part du lion aux éradicateurs des Ouïgours, ni à l’ancien ennemi de leurs propres Moudjahidines et ne s’en cachent pas. Ils leur octroient néanmoins des concessions, en attendant qu’un premier pays vienne enfin reconnaître leur régime, et qu’il entraîne tous les autres, avec l’espoir non dissimulé d’un retour des occidentaux. En attendant, les Chinois ont obtenu des contrats sur la mine de cuivre d’Aynak et le gisement pétrolier du bassin de l’Amou Daria, pour 540 millions de dollars, ainsi que d’autres, géants, mais encore au stade du memorandum of understanding, pour le lithium, les mines d’or et les terres rares. L’ambassade de Turquie, qui n’a jamais été fermée, n’est pas moins active que celles de Chine et de Russie, de sorte que les entreprises turques sont engagées dans plusieurs régions du pays sur de grands projets de production électrique. L’Ouzbékistan, outre des contrats importants pour la fourniture d’électricité et dans le domaine de la santé, a signé un accord d’investissements pour 2,4 milliards et le Turkménistan s’efforce de remettre sur la table un projet de gazoduc (Tapi).

La grande question, sous forme d’énigme, que l’on se pose à Kaboul, est la posture à venir de Trump, qui ne s’est pas encore prononcé sur le dossier afghan, et dont on espère et craint à la fois que sa « vision » transactionnelle vienne renverser la table, et faire repartir le jeu. Le grand espoir des Talibans est de parvenir à un retour de la coopération avec les pays européens, qui pour eux sont essentiellement, comme autrefois, la France et l’Allemagne.

Mais quid des sanctions ?

 Ces pays dont les entreprises se pressent à Kaboul ne se soucient guère de la question, et n’ont pas davantage d’états d’âme quant à l’obscurantisme du régime. En vérité, pour la plupart édictées entre 2001 et 2011 pour des actions qui remontent aux temps de la guerre entre les Talibans et la coalition, les sanctions internationales (ONU et UE) ne frappent qu’un certain nombre d’individus et leurs « entités » supposées, et ne concernent donc ni les échanges commerciaux ni les investissements qui seraient établis sans leur truchement.

Des sanctions bancaires sont certes venues accroître la pression sur le pays après la prise de Kaboul, mais la Banque Internationale d’Afghanistan a été épargnée par cet embargo, de sorte que, d’après un cabinet d’avocats spécialisé, rien n’interdirait dans les faits à une entreprise européenne de commercer avec ce pays. Il suffirait d’ailleurs, dans le cas de la France, de s’assurer d’un nihil obstat auprès de Bercy. Plus encore, les sanctions adoptées par l’Union Européenne écartent expressément l’exploitation des ressources du sous-sol de toute interdiction, en raison du fait qu’il s’agit d’un « secteur utile au développement économique de l’Afghanistan ». À cet effet, l’accord de coopération UE-Afghanistan soutient par ailleurs le développement économique autour de certaines composantes sociales, dont la lutte en faveur des droits de l’Homme, et l’égalité entre les hommes et les femmes.

Dans ce contexte et alors que notre économie a besoin de garantir un accès pérenne au lithium et aux terres rares, la question d’un examen attentif de ce dossier mérite assurément d’être posée.

Jean Yves Berthault
Ancien ambassadeur, Jean Yves Berthault a passé une grande partie de sa carrière dans le monde arabo-musulman (Algérie, Maroc, Syrie, Pakistan, Azerbaidjan, Brunei, Afghanistan…) Il a commencé sa carrière à Kaboul comme secrétaire d’ambassade en 1979, quelques mois avant l’invasion soviétique, avant d’y retourner 17 ans plus tard comme conseiller politique de la mission de l’Onu, et de 1998 à 2001 à l’ambassade sous le régime taliban, cette fois en tant que chef de poste. Il a publié en 2021 « Déjeuners avec les Talibans », aux éditions Saint-Simon.